50 Ans theatre yiddish Dora Wasserman

VILLE UNIQUE :

Plus de cent ans de théâtre yiddish - L'exception montréalaise

Jean-Marc Larrue
theatre historian and author of the bilingual book, The Yiddish Theatre in Montreal/Le théâtre yiddish a Montréal

On trouve des traces de la présence du théâtre yiddish dans la plupart des grandes villes d'Europe et dans les métropoles américaines au cours des 125 dernières années, soit sous forme d'activité éphémère, due à une troupe de passage ou à l'action d'amateurs, soit de façon durable avec des organisations stables et un public fidèle. Quel que soit le modèle observé, deux constats s'imposent : l'évolution du théâtre yiddish - son expansion ou son déclin - est étroitement liée, d'une part, aux aléas des mouvements migratoires de la population juive ashkénaze et aux modalités de son intégration aux sociétés qui l'accueillent (problème d'assimilation, de mariages mixtes, etc.) : et, d'autre part, à l'effet dévastateur de la Deuxième Guerre mondiale.

Le théâtre yiddish de Montréal a vécu sensiblement les mêmes mouvements que le théâtre yiddish en général, mais la conjoncture montréalaise a permis à ce théâtre de connaître une destinée tout à fait singulière. L'état actuel de la recherche permet d'avancer que Montréal est sans doute une des seuls endroits au monde où le théâtre yiddish est demeuré actif, sans interruption, depuis plus de cent ans (en fait, depuis 1897), parfois grâce aux troupes de tournée, parfois grâce à des troupes locales - amateurs ou professionnelles -, parfois grâce aux deux. Cette destinée exceptionnelle confère à Montréal l'une de ses belles singularités. Évidemment, les causes de cette pérennité sont complexes et multiples. On songe d'emblée à la présence d'organisations communautaires juives extrêmement dynamiques dans la ville, à commencer par l'oeuvre du Baron Maurice de Hirsch, et à l'influence de personnalités exceptionnelles - parmi lesquelles Dora Wasserman - qui ont pris en charge les destinées de leur communauté, une communauté démunie et réduite à ses débuts dont les membres, outre la religion et l'expérience traumatisante des persécutions et de l'immigration, n'avaient qu'une chose en commun : la langue yiddish.

Mais il ne faudrait pas sous-estimer non plus le rôle considérable qu'ont joué d'autres organisations - non juives - dans le développement de la culture yiddish à Montréal et, en particulier, dans celui du théâtre yiddish. On le sait, les rapports qu'a entretenus au fil des années la communauté juive montréalaise avec le milieu ambiant, francophone comme anglophone, n'ont pas toujours été aussi harmonieux qu'on le souhaiterait. Mais s'il est vrai que la vitalité du théâtre yiddish à Montréal ressort d'abord à la ténacité remarquable des juifs eux-mêmes, il est également vrai que les non juifs ont contribué à ce succès et à cette longévité sans pareille. De sorte que, aujourd'hui, le théâtre yiddish appartient autant à la tradition juive locale qu'au patrimoine culturel montréalais. Il en est même l'un des fleurons!

Sensibilisés par la presse aux atrocités dont les juifs russes étaient victimes en Russie, des Montréalais influents avaient constitué dès 1882 des mouvements d'aide aux exilés dont, entre autres, le Citizen's Committee Jewish Relief Fund avec, pour résultat, l'arrivée en gare Bonaventure de Montréal de 260 réfugiés russes en mai 1882. Le mouvement était lancé. Il dura jusqu'à la crise économique de 1929 et reprit au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Après New York, loin après, Montréal n'en fut pas moins, pendant des années, la deuxième destination des juifs de l'exil, après New York.

Ce n'était pas la première fois qu'une vague d'immigrants déferlait sur Montréal, mais jamais auparavant le flot de nouveaux arrivants n'avait été si massif et si compact. De plus, cette vague survenait dans des circonstances bien particulières, alors que les deux grandes communautés qui dominaient la ville, les francophones et les anglophones, se livraient à une véritable guerre territoriale symbolique dont l'enjeu était le boulevard Saint-Laurent - la «Main» -, principale artère nord-sud de la métropole. Les francophones vivaient majoritairement à l'est de Saint-Laurent, les anglophones à l'ouest. Tout naturellement, les nouveaux arrivants juifs s'installèrent dans cet axe de l'entre-deux et dans ses environs immédiats puisqu'il s'agissait, en quelque sorte, d'un territoire non revendiqué, d'une zone de contacts interethniques qui servaient en même temps de frontière et de tampon entre les deux grands groupes linguistiques de la ville. La «Main» devint ainsi la terre d'accueil des juifs, ce qui eut pour résultat que, contrairement à ce qu'on pouvait observer à New York ou dans la plupart des grandes villes d'Occident, le quartier juif montréalais se situait au cœur même de la ville, traversé chaque jour par des dizaines de milliers de non juifs qui y transitaient pour aller travailler ou faire leurs achats. C'était tout le contraire d'un ghetto! Pour un Montréalais ordinaire, la présence juive était coutumière, banale. Cette particularité due à la conjoncture géographique et historique joua considérablement dans la pérennité du théâtre yiddish à Montréal. À commencer par le début…

Un premier spectacle yiddish est donné à Montréal le 15 février 1897. Il était dû à une troupe locale dirigée par un artiste présumément professionnel du nom d'Isaac (ou Isidore) Zolatorevski. Ukrainien d'origine, Zolatorevski était arrivé à Montréal au cours de l'automne 1896, en provenance des États-Unis. Il avait été engagé à jouer la comédie par divers groupes juifs de la ville dans le cadre de soirées sociales et récréatives. Zolatorevski dispensait même un enseignement de base à quelques jeunes juifs montréalais attirés par la scène (yiddish).

Mais c'est avec Louis Leiser Mitnick que débute véritablement la carrière du théâtre yiddish professionnel de Montréal. Attiré à Montréal par Zolatorevski, il revint régulièrement dans la métropole avant de s'y fixer définitivement en 1909. On sait peu de choses de Mitnick avant 1897. Né à Kaunas, en Lituanie, en 1866, il aurait entamé sa carrière théâtrale à Londres au début des années 1880. Mitnick n'était pas qu'un homme de théâtre, c'était un animateur et un organisateur né, doublé d'un homme d'affaires au flair exceptionnel. Très rapidement, il établit des liens avec l'Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Cette précieuse et longue collaboration a été l'un des facteurs déterminants de l'émergence du théâtre yiddish à Montréal, de son succès et de sa pérennité.

Les liens étroits qu'entretint dès le début Mitnick avec l'ASJB ne tenaient pas qu'à des affinités personnelles ou à des rapports d'affaires mutuellement bénéfiques, ils ressortaient à une conjoncture exceptionnelle. En effet, pour contrecarrer les effets de l'assimilation - l'anglicisation - et pour bien marquer la volonté des francophones de résister à toute expansion territoriale des anglophones vers l'est, l'Association Saint-Jean-Baptiste avait convenu de construire un vaste complexe social et culturel au nouveau cœur de la ville, soit à proximité de l'intersection Sainte-Catherine et Saint-Laurent. Ce complexe, qui devait regrouper tout ce que la communauté francophone comptait d'organismes voués à la défense et à l'animation de la culture francophone, devait aussi abriter une grande salle de spectacles. Cet audacieux projet donna naissance au Monument-National (1182, boulevard Saint-Laurent) dont le nom même témoigne bien des ambitions : monumental et national! Conçu et entrepris avant l'arrivée massive des immigrants juifs, le Monument-National se trouva, au moment de son inauguration en 1893, au cœur de la ville juive et c'est pourquoi, tout naturellement, le centre communautaire et culturel des Canadiens français devint aussi et pour quelques décennies, le foyer culturel et artistique des juifs montréalais.

Au fil des ans, le «Monument-National des Canadiens français est devenu la plus grande scène de théâtre yiddish et le plus important foyer culturel yiddish d'Amérique à l'extérieur de New York, sans pour autant cesser d'être le lieu de ralliement des Canadiens français!. Et cet état de choses allait perdurer, avec des hauts et des bas, jusqu'à l'éclatement de la Deuxième Guerre mondiale.

Cette cohabitation n'eut probablement pas d'équivalent en Amérique, peut-être même au monde. Et il est indéniable qu'elle contribua à façonner l'identité juive montréalaise, une identité originale, marquée par le contact intime avec les communautés non juives. Dans le domaine du théâtre, les effets de cette promiscuité furent nombreux et profonds. On peut voir l'impact qu'eut la présence quasi-simultanée et répétée de troupes francophones et yiddishophones sur la vaste scène du Monument-National durant toute la première moitié du XXe siècle, aussi bien dans les expérimentations de la modernité que dans le jeu et le répertoire burlesques.